Réflexion du matin : « on dit Négoce : faire des affaires… “Négoce” voilà un mot bien curieux. Il puise sa source dans le mot latin: negotium, de nec, ni, ne, faisant fonction de préfixe négatif, et otium, loisir…  Je comprends maintenant que cette magnifique phrase qui permit au président Nicolas Sarkozy de gagner les élections françaises de 2007: « travailler plus pour gagner plus »,  implique l’utopie.

Nier le loisir (pas forcément paresse) a pour conséquence une saturation mentale de l’être humain. Porté ainsi jusqu’à la dépression et à un dégoût de ce qu’il fait (dégénérant parfois à un dégoût de soi). Cette obturation psychique encrasse le mécanisme de la machine humaine en le rendant moins performant.

Une fois entré dans cette dynamique d’obstruction et pour rester dans la lignée privilégiée du travailleur performant, l’être humain se doit d’ingérer des substances médicales ou illégales (calmants, somnifères, vitamines en-capsulés, caféine à fortes doses, cocaïne, O.P.O, antidépresseurs, anxiolytiques,…). Il devient le nouvel esclave de l’utopie et dans les meilleurs des cas le mercenaire, mais en tous les cas un aliéné du loisir.

Dans cette civilisation hyper-active de la négation du loisir comme voie de réussite, les êtres qui en jouissent deviennent à leur tour des aberrations du système. Soit par leur position de « riche irresponsable », soit par leur « paresse de pauvre » ils servent de pions. Ainsi l’utopie prend l’obligation de réguler la situation et de rendre utile au système les dits aliénés. La valeur d’échange est l’argent ou la disponibilité d’action, qui permet dans le jeu sociétaire de réduire le coût auquel se monnayera le labeur  (le prix du travail).

La notion de loisir est alors assimilée à la paresse, à l’inactivité, à l’inutilité, à l’ennui. Celui qui la pratique devient un parasite de la société. Ainsi des valeurs enrichissantes pour l’esprit comme la contemplation, l’observation et la prise de temps pour la réflexion n’ont plus de place. La lenteur est considérée non plus comme vertu liée à la maîtrise et à la sagesse mais comme un défaut de paresse. Ces notions seront transposées par le bilan des résultats ou des compétences pour établir un état de la situation et par l’analyse basée sur les chiffres.

Le nombre transforme la société en entité abstraite déshumanisée qui pousse son raisonnement à la réduire à deux chiffres bipolaires (0,1). Le numérique libère l’être humain de son corps (masse) qui ralentit les agissements (e=mc2). Avec l’accélération de la vie, l’instantanéité, l’existence bascule dans l’action versus une société corporea dont la lourdeur du « non agir » la paralyserait. Une notion spirituelle et métaphysique se cache donc derrière cette radicalisation sociétaire.

La société du négoce est le reflet d’une radicalisation de la pensée qui tente de reproduire la logique qui garde l’univers en mouvement. Un rapprochement entre la société et l’énergie ne laisse place qu’à l’action. Son carburant est l’argent. La rapidité, la vitesse et la performance sont les maîtres mots car uniquement ceux-là permettent de poursuivre la chaîne de l’action. Comme dans les jeux vidéo, seule la réussite peut mener à l’étape suivante, la défaite représente la fin de la partie. Sauf qu’ici la chaîne d’action est perçue comme étant la vie à l’état pur.

Le loisir est, par ailleurs, assimilé au revers de la médaille, donnant à leurs yeux, une société statique et périssable. Une inactivité qui représente la maladie. Le loisir est dans la société du négoce une pathologie néfaste au système. La seule solution est de la transformer en valeur marchande pour la rendre rentable.

L’artiste est un personnage ambigu. Soit son oeuvre est commerciale et il entre dans la chaîne, soit il est un pariât. Le retrait, la solitude sont inverses à la civilisation du négoce et en représentent sa négation. L’artiste isolé, enfuit dans son art et dans sa solitude, plongé dans la contemplation et la réflexion de ce qui est ou parait, devient un rebut de civilité. Pour être insérée, son œuvre doit être applaudie.

Mais cette vue de la vie et de la société porte l’être humain vers un excès de soi qui lui est fatal. Naturellement, et à travers la maladie, la révolte, la résistance psychique ou la détresse, l’être a tendance à avancer vers un chemin opposé. La société du négoce crée des fruits appréciables et des déchets insoutenables. Elle se doit de les reconnaître: l’individuel effacé, malade et misérable dans son épuisement.

Face à cela l’être humain recherche l’équilibre entre l’action, le mouvement extérieur ou l’extraversion énergétique, et la contemplation, l’évolution intérieur ou la quête d’une ressource intime.

Cette attitude de survie se positionne face à la peur, au stress, au trop plein. Plonger en soi, prendre de la distance, se détacher, sortir de l’action infernal de l’être machine. Embrasser la « non-action » pour se ressourcer et reprendre ses priorités de vie reste la seule voie possible pour l’être qui désire rester humain.

La croyance porte sur l’équilibre : une action dans le plaisir d’agir qui est réalisée dans un temps choisi. Une action parfois lente, parfois plus rapide, qui est régie par un seul rythme, naturel et compensateur. Une action qui s’auto-génère et qui aide à la création. Son fruit est l’indépendance, la disponibilité pour apprendre, pour contempler, pour méditer sur ce qui a été et sur ce qui sera : l’action comme acte suprême faisant partie d’un tout équilibré.

L’inactivité est rendu utile sans pour autant avoir une valeur marchande. Pour cela la dimension du temps doit varier ainsi que celle de priorité: il ne s’agit plus d’être utile pour les autres dans l’immédiat mais l’être avant pour soi et ensuite par rayonnement pour les autres prenant le temps qu’il faut.

L’approche se veut qualitative plus que quantitative, ce n’est plus le chiffre mais la volupté. Le « je ne peux offrir le meilleur de moi aux autres que si je vais bien avec moi même » remplace le  » travailler plus pour gagner plus ». Ceci a un impact direct sur la notion de performance en plus d’introduire un notion de valeur morale en remplacement de la valeur marchande.

Il ne s’agit plus de vitesse mais d’harmonie entre rapidité et lenteur, entre action et repos. Le loisir vient tempérer le vertige, introduisant la mesure dans une notion où l’exigence de résultat a mené la société à la déchéance de l’individu.

Réveillez la tortue qui est en vous car c’est le temps des cerises, le moment où travail et loisir s’harmonisent, le moment partagé entre le labeur de la récolte et la joie du goût du fruit savouré qui a été récolté par nos mains.

@Regards de Femme// Les Pensées Akelarre np©nathalie.peguero
07/07/2010

Citer en tant que:
Nathalie PEGUERO: Reflexion à haute voix: « Le temps des Cerises 1.13 » Coll. Les Pensées Akelarre Ed. WordPress on line. 2010