Le XVIII siècle voit naître les fantasmes de la plume: Vivre de sa plume… Walter Benjamin poursuivra le rêve au début du XX siècle puis il s’éteindra comme une bougie en prenant conscience de l’impossibilité de la nouvelle humanité à changer. Puis la plume, comme un élan de liberté ultime, a aussi été le choix de Virginia Woolf, Simone de Beauvoir ou encore Marguerite Duras. La plume pour en vivre libre et indépendant ou la plume pour exprimer librement sa vision du monde sont deux fantasmes qui persistent dans leurs derniers souffles aujourd’hui.

Face à l’envie de liberté individuelle exprimée dans un nuage rempli de relations humaines, le rêveur romantique doit affronter l’ingénierie qui structure la civilisation. Il est confronté à des processus qui le dépassent, où le rôle de la catastrophe est fondamental: ce mouvement brutal qui donne aux civilisations l’occasion de renaître, donne naissance à des erres nouvelles basées sur la maîtrise du savoir faire humain, d’un savoir faire de science.

Ce sera la Fonderie au XIXème et la Nanotechologie au XXI siècle qui porte l’étendard du triomphe de l’homme. L’histoire de la technique a un nouveau regard et devient l’histoire du contrôle: La civilisation devient une machine et son esprit le mécanisme qui la fait fonctionner.

Le grand symbole de la communion de ces deux dernières civilisations, ou de l’évolution des deux âges, est Eiffel. Avec la tour, il symbolise la soumission des éléments aux savoir faire, marquant un besoin nouveau, celui d’un dithyrambe de l’homme à ces propres calculs. Mais la tour n’est rien qu’un symbole de pouvoir, une vitrine sans essence, une glorification démunie d’utilité… la valeur reste en façade, primaire et sa finalité politique stagne dans une image de suprématie et de pouvoir: l’éloge de soi, de l’espèce. Le sens humain proprement dit lui sera conféré à la fin des années 50 quand l’émetteur prendra possession du sommet. Ainsi la technologie vient au secours de la technique pour être et symboliser le triomphe de l’homme face à la nature. Le succès.

Alors l’individu jouit du succès, une réussite qu’impose un enracinement permanent: un attachement et non une évolution. Le mécanisme de contrôle prend le pas sur la vie de l’individu, il prend le dessus et maîtrise l’être, telle une entité qui a une intelligence propre.

Cette emprise lance l’être humain dans un engrenage où le plaisir perd peu à peu sa place pour laisser libre champs au poids du devoir: celui de maintenir la progression d’un état abouti. Le succès devient l’enterrement de soi en tant qu’être libre, car il crée une aliénation. L’être humain perd sa position de héros de sa vie pour faire partie d’une image plus large du monde. Il endosse le rôle du pion de l’engrenage et ressent la lourdeur du mécanisme. Alors il étouffe. Le contrôle favorise l’isolation, la dispersion de l’énergie ce qui mène à la maladie. Une civilisation malade est un peuple qui étouffe. C’est à ce moment que le «burn out» frôle ses paupières.

Le seul acte de bravoure est celui de “partir”: de prendre sa vie en main et de faire le choix de la liberté. Réaliser un geste héroïque dans le sens romantique du terme. Celui qui incite l’individu à sortir de son carcan, d’aller ailleurs, de prendre son envol, de décoller… de décoller de son être essentiel ce personnage qu’il a revêtu.

Avoir le courage de faire le choix de maîtriser sa vie implique une action fondamentale de lâcher prise… De rester intimement unis à ses valeurs et laisser partir le moment futile du succès. La réussite étant un but, sa crédibilité réside dans sa dimension la plus concrète et simple: si atteindre le haut de la vague est le but pour rester en haut il faut être libre de changer de vague, mais parfois le but est simplement d’avoir du plaisir à surfer.

Pour l’individu cela est plus simple à mettre en oeuvre que pour une civilisation qui a besoin de liberté. Celle-ci a alors le devoir de garantir la santé mentale des individus qui la compose. L’action complexe impose le devoir de revoir la structure qui jusque là l’a fait vivre, de réfléchir au mécanisme de base qui a été adopté et le remettre en question puis le changer.

L’acte du départ devient une éthique. Dans le mécanisme sociétaire inspiré dans la civilisation capitaliste c’est encore plus vrai : la valeur ne tient compte que de la rentabilité, du marché et non de la transmission des connaissances, le succès tombe donc dans la médiocrité et la civilisation dans la décadence des apologues… Quand en réalité nous ne cherchons qu’à transformer le dépotoir en boite à magie.

Nous cherchons l’issue, et celle-ci réside en nous, dans nos valeurs. C’est à travers ces principes de vie que nous avons abandonnés, dépassés, violés ou bafoués que nous pouvons retrouver notre propre chemin, qu’il soit dans le rêve romantique d’un Walter Benjamin ou d’une Virginia Woolf.

Le fonctionnement fondamental de la civilisation capitaliste a tendance à tout privatiser: autant la gestion des énergies, des communications et d’autres responsabilités primordiales à la santé des citoyens d’un pays mais également (et nous l’avons vu avec les derniers événements) la guerre, les interrogatoires, la gestion des prisonniers… cela choque et les gens réagissent. Mais quant à la privatisation des valeurs, cela ne semble alerter personne. Les entreprises adoptent des attitudes parfois honnêtes, parfois vides de contenu, parfois menés jusqu’au bout des conséquences (perte d’une part de marché), parfois juste pour racheter une image auprès des consommateurs. Des structures entreprenariats tentent de créer un cadre de valeurs éthiques et morales pour leurs employés (attitude positive, développement, construction, discipline, persévérance, le zen, …) Que les entreprises optent pour un contrat de valeur est une chose constructive, que petit à petit l’état s’en désengage ce n’est pas acceptable. Que l’utilisation des valeurs soit utilisée pour détourner des marchés ou pour acquérir des votes n’est pas ce que l’individu nécessite.

La quête de progrès, de performance dans une civilisation de succès devient un stigmate. Ce qui compte vraiment plonge des individus dans une vertigineuse descente vers l’autodestruction. Etre attentif, ne pas faire d’erreur, … apporte le stress voir l’introduction des psyco-stimulant comme la ritaline (cocaïne en cachets sous prescription). Les effets secondaires créent une addiction, rend hermétique, comme dans une bulle, manque de prise de distance, provoque un manque de confiance en soi, … ce problème de société bascule sur l’individu et devient un problème personnel ce qui décharge le système de la responsabilité.

La question de base est sur le type de civilisation et le rôle que nous voulons jouer en elle. Sensibilité au bruit, manque de concentration, manque de sommeil… et l’individu pense que ça va aller. Extrêmement fatigué le matin, la journée se passe, et tout recommence. La vie sociale et la vie privée subissent les conséquences et en ressortent appauvries, démantelées d’attention et de bonheur. Les suicides en entreprise, l’addiction à diverses substances, les «burn out», les dépressions…

Le carcan sociétaire fonctionne dans le cadre où il donne des repères. Il détermine des limites pour la sécurité des individus. Le problème est quand l’espace intérieur devient si restrictif qu’il asphyxie l’individu dans l’expression de soi et de sa nature primordiale, dans l’expression de son rythme naturel.

Le mécanisme doit ralentir pour se mettre à la cadence de l’être humain et ainsi pouvoir établir un dialogue. Il ne s’agit pas de défendre une croyance mais de développer une conviction raisonnée à travers ce dialogue. Le dialogue n’est pas une quête de la vérité mais une expérience pour développer les pensées. Le sens critique est le garant de l’indépendance et de la liberté de chacun, remettant en question les mécanismes d’emprise.

Pour cela le dialogue doit être un dialogue sain, loin des techniques socratiques qui, à travers la méthode de questionnement enchaînée, engendre une manipulation qui empêche de penser et mène à la narcose, provocant l’abandon des attitudes qui nous permettent d’élaborer notre système de penser. Une méthode sociétaire, acceptée et pratiquée dans les leçons de management qui canalisent l’être dans un chemin dit maîtrisé. A travers un faux dialogue la rationalisation sociétaire pourrait jouer à être le Marrât de l’esprit de l’individu, alors grâce à la peur il fermerait des portes, il deviendrait un argument solipsistique*.

Mais le contrôle s’oppose à une attitude de lâcher prise. Tout ce qui arrive a en soi une énergie. A travers la tentative de contrôle nous exerçons une opposition qui génère un gâchis. En laissant les événements participer à la création des circonstances on peut récupérer l’énergie pour construire. La transformation de cette énergie sert alors à bâtir une nouvelle étape.

Ainsi dans les arts martiaux, le judo par exemple, le geste de l’adversaire engendre une énergie qui est utilisée, en l’accompagnant, dans la direction naturelle du mouvement initial, pour la mener à terme, ainsi le cycle de vie de l’événement arrive à un terme et une nouvelle situation a lieu.

Ce qui dans un premier temps peut paraître perturbant, ne doit pas être contré mais accompagné pour pouvoir favoriser la gestation d’une nouvelle vie.

Cette attitude a été également déployée en politique. Ainsi nous la retrouvons entre autres chez les Mencheviks, qui optèrent pour une position plus pacifiste que les bolcheviques, une position d’observation, d’accompagnement, qui laissait les choses arriver au moment où elles devaient arriver et les laissaient prendre la place qui leur étaient naturelle.

Observer, identifier le flux, comprendre, accompagner… quoi de plus simple?

* Solipsistique Adj issue du solipsisme (du latin solus, seul et ipse, soi-même) désigne, d’une part, l’attitude du sujet pensant pour lequel sa conscience est l’unique fondement de la réalité des choses et il se refuse à admettre l’existence des autres consciences et des objets extérieurs hors de son moi.

@Regards de Femme// Les Pensées Akelarre np©nathalie.peguero
26/11/2009

Citer en tant que:
Nathalie PEGUERO: Reflexion à haute voix: « Quand la machine devient maître du créateur… 1.11 » Coll. Les Pensées Akelarre Ed. WordPress on line. 2009

 » la science n’est pas démocratique. Et si les vérités scientifiques s’établissent par une argumentation qui se termine par un consensus, ce consensus est bien plutôt totalitaire que majoritaire. » Intervention de Jean-Marc Lévy-Leblond en réponse à la conférence du philosophe Alain Trousson « Les Critiques de la science »- Conférence du 9 Août 2000.